Communications aux colloques

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La Femme Vietnamienne à Travers l’Histoire, Les Légendes et Les Traditions Orales
La Femme Vietnamienne à Travers l’Histoire, Les Légendes et Les Traditions Orales


Communication faite à la Conférence internationale sur les études vietnamiennes,
Hanoi, 14-17 juillet 1998.

La version anglaise de ce papier est publiée dans l'ouvrage collectif intitulé
Twentieth Century Vietnam : essays on vietnamese society,
édité par Gisèle Bousquet (Université de Hawaï), et Pierre Brocheux (Université Denis Diderot, Paris),
Michigan University Press, Etats-Unis, 2002, 476 p.




Introduction


Quand on étudie la société vietnamienne, on est frappé par un paradoxe concernant la femme : sa faible représentation sociale ou l’absence de représentation, et sa place réelle dans la société, attestée par l’histoire, confirmée par les légendes ou même prépondérante dans certaines traditions orales ou représentations symboliques. Ne dit-on pas en vietnamien que « Quand les ennemis sont à la porte les femmes doivent les combattre » (Giặc đến nhà đàn bà phải đánh ) ? Leurs efforts ont bien été mis à contribution pendant la guerre contre les Américains. Mobilisées dans le mouvement Thanh niên xung phong (La jeunesse engagée), des centaines de milliers de Vietnamiennes ont sacrifié leur jeunesse en répondant « Présente » à l’appel de « la patrie en danger », pour partir au front y effectuer les tâches les plus ingrates. Nombre d’entre elles n’ont guère eu le temps de connaître l’amour avant d’être oubliées par l’histoire. Les rescapées vivent aujourd’hui dans une misère morale et matérielle telle que certaines ont dû se regrouper en communauté au sein d’un village créé à leur initiative, afin de faire face à l’indifférence générale 1. L’histoire de ces femmes et de ce mouvement reste à écrire.

A de rares exceptions près, les études existantes qui traitent la question de la femme ne permettent pas d’avoir une vision globale, ni de remonter dans le temps pour savoir si elle a toujours eu la même place ou non. Ceux qui envisagent de s’attaquer à ce terrain rencontrent inévitablement des problèmes en matière de sources, du moins pour ce qui concerne l’histoire ancienne. La période coloniale, quant à elle, fournit des matériaux suffisamment abondants pour qu’on puisse se faire une idée assez fidèle de la réalité 2. On sait par exemple que dans les années 1930 les Vietnamiennes, du moins celles des couches progressistes et instruites, commencèrent à se libérer du carcan social et familial, entraînant avec elles d’autres acteurs sociaux décidés à porter le débat sur le plan national. Mais l’entreprise resta sans suite après 1945. L’urgence de la guerre de libération nationale renvoya la question aux calendes grecques.

Devant la rareté des sources classiques (archives, annales, ouvrages, mémoires, etc.), qui d’ailleurs ne sont pas très disertes quand elles existent, l’historien doit en inventer d’autres. Aussi le recours aux sources orales et aux traditions culturelles voire cultuelles pourrait-il permettre de combler cette lacune. Une voie et un vaste chantier furent ainsi ouverts dans les années 1950 par Phan Khôi qui se proposa de prendre la langue comme source historique 3. Nous essayons de poursuivre dans cette voie fort prometteuse en nous consacrant aux rôles et représentations de la femme.

A cet égard, le trésor des proverbes, dictons et chansons populaires constitue une source inégalée et inappréciable. Nous avons particulièrement consulté deux recueils, l’un de Nguyễn Văn Ngọc maintes fois réédité et dont la première édition remonte à 1926, et l’autre de Vũ Ngọc Phan, qu’on peut considérer désormais comme de grands classiques dans ce domaine 4. Observateur minutieux, le peuple vietnamien décrit ce qu’il voit ou ce qu’il ressent à travers ses compositions courtes mais rimées et pénétrantes. Presque tous les domaines de l’activité humaine sont représentés dans ce trésor de la langue vietnamienne : l’amour y prend une place non négligeable, l’humour s’y épanouit, la grivoiserie y explose, la morale s’y manifeste, la psychologie y figure en bonne place, les rapports sociaux s’y reflètent avec clarté, la vie paysanne s’y déroule avec précision, etc. Si chaque époque produit sa propre chaîne de langue pour traduire la réalité vivante aux dimensions multiples, l’emprunt des mots d’origine étrangère complète l’évolution linguistique.



Notes :

1 Voir le documentaire intitulé Một thời đáng nhớ (Une époque mémorable) produit en 1995 par la « Société de productions cinématographiques Libération » pour rendre hommage à toutes ces femmes mortes et vivantes, à l’occasion du vingtième anniversaire de la libération de Saigon.

2 Voir Nguyễn Văn Ký, La société vietnamienne face à la modernité. Le Tonkin de la fin du XIXe siècle à la seconde guerre mondiale, L’Harmattan, 1995, 443 p.

3 Phan Khôi, « Thử tìm sử liệu Việt Nam trong ngữ ngôn » (A la recherche des sources historiques du Vietnam à travers la langue), in Văn Sử Địa n° 1, 2, 3, 1954.

4 Nguyễn Văn Ngọc, Tục ngữ phong dao (Dictons et chansons populaires), 2 Vol. reliés, Sài Gòn, 1967, 375 p. et 286p.
Vũ Ngọc Phan, Tục ngữ, ca dao, dân ca Việt Nam (Dictons, proverbes et chansons populaires du Vietnam), Éditions des Sciences sociales, Hà Nội, 1978, 802 p.





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